Cette voix, cette ombre qui, pendant les périodes cauchemardesques, se transformait en monstre n’était en réalité pas un refuge, mais les ténèbres.

J’ai longtemps pensé que je contrôlerai cette situation encore bien longtemps. Ah oui, le contrôle permanent, la quête de la perfection : chef d’équipe au basket, première de classe, dans les premières à l’université, un désir de reconnaissance permanent des autres, et surtout de perfection.
J’ai longtemps cherché quand est-ce que tout cet enfer a commencé, aujourd’hui, je ne sais toujours pas.

Depuis un an, j’ai décidé de m’en sortir, non pas de combattre cette voix mais de la vaincre.

J’étais une petite fille un peu forte au collège, qui avait été formé bien avant les autres ce qui m’a valu de nombreuses réflexions entraînant dans mon cerveau une constante comparaison avec tout le monde, sur tous les points.
C’est difficile de se rendre compte que ce sont de simples réflexions puériles, infondées qui vont modifier notre perception corporelle et engendrer un mécanisme d’auto-destruction. Parce que ces réflexions ont créé dans ma tête une remise en question constante et m’ont volé ces années d’enfance et d’insouciance qu’il me restait.
Pourquoi ne suis-je pas aussi fine que mes copines ? Pourquoi ne voit-on pas ma colonne vertébrale dans mon dos alors qu’on voit celle de mes copines ? Pourquoi ai-je de l’acné ?
J’avais l’impression d’être rejetée, d’être un défaut, un boulet. Tout mon corps n’était que complexe.

Je croyais qu’on m’aimerait plus si j’étais comme elles.
Et le mécanisme d’autodestruction a commencé. Une voix est apparue, elle n’était que murmure au début, pour devenir des cris incessants dans mon cerveau.
« Tu n’as pas besoin de manger, tu as largement assez de réserve. »

Ma passion pour le sport était devenue une obligation : si je ne courais pas, si je ne faisais pas d’abdos dans ma chambre, je ne méritais pas de manger. Les années ont passé, la destruction continuait. Au début, elle était imperceptible, j’arrivais à tout cacher derrière mon sourire. Puis, le collège s’est rendu compte de mes stratagèmes pour ne pas manger.
Encore une fois, j’ai réussi à berner tout le monde. Jusqu’à me berner moi-même : je ferai un régime, perdrai quelques kilos et tout irait mieux.
Mais, ce n’était qu’une illusion et la descente au enfer ne faisait que commencer. Mes années collège se sont envolées et il m’était impossible de profiter réellement du lycée car cette voix continuait d’être là. L’excellence scolaire dissimulait mon poids qui descendait, et mes cernes qui se creusaient sur mon visage fatigué. Je ne voulais faire équipe ni avec ma famille, ni avec mon amoureux, ni avec des experts. Je pensais qu’être accompagnée de cette voix suffirait.

Ce n’était pas mon alliée, mais ma pire ennemie.

J’étais devenue mon propre obstacle alors que je n’avais jamais choisi de tomber dedans. Elle s’est imposée à moi, et aussi faible que j’étais, je lui ai ouvert grand les bras.
Ma famille, mes amies, les médecins scolaires se sont inquiété, mais rien ne sert de vouloir convaincre quelqu’un qui se croit déjà convaincu par autre chose. Je niais car rester dans ce cercle vicieux m’assurait la maigreur, ce qui résonnait en moi comme la perfection. Le lycée s’est terminé et j’avais réussi à faire disparaître, par moment, cette voix mais à chaque difficulté, à chaque déception, à chaque remise en question et chamboulement, elle revenait avec plus de force.

Elle m’avait privée de ma jeunesse, privée de l’insouciance des adolescents, elle m’avait enfermée, cloisonnée du monde entier, elle m’avait empêchée de vivre et de profiter de ma première relation amoureuse car Juliette n’était pas vraiment là. Juliette n’était plus tout le temps elle car cette voix était constamment là. La faim, je l’avais tellement ressentie, qu’elle avait fini par disparaître, mon estomac s’était atrophié et la moitié des aliments avaient été banni de mon alimentation.

J’ai commencé la fac et, comme à mon habitude, j’ai obtenu ma première année haut la main. Je n’avais fait que ça pendant un an, travailler tôt le matin, tard la nuit, c’était mon quotidien. Il fallait encore être parfaite. Mais, après cette année de fatigue extrême, j’ai vite compris qu’à ce rythme-là je me perdrai encore plus. J’avais obtenu ma première année de droit mais je m’étais encore plus perdue, et j’avais laissé de côté les sorties et mon amoureux. C’est à ce moment-là, il y a un an que, de moi-même, j’ai contacté mon médecin. Il avait vu mon évolution, et je voulais son aide car seule, ça n’avait pas marché, car seule je ne trouvais plus la force.
J’ai avoué mes démons passés, mes démons présents, et les craintes du futur. Je lui ai confié mes stratagèmes ainsi que cette voix pour qu’il m’extirpe de celle-ci, et qu’elle ne revienne plus. Et il m’a donné les cartes et une béquille pour me relever, pour que Juliette sorte de sa cachette et ne soit plus effrayée par le monde et par cette quête de perfection. Aujourd’hui, un an après, j’ai enfin commencé à confier à ma famille tout ce qui s’est passé. Je ne l’avais pas fait avant pour ne pas les apeurer et je pensais être en sécurité.
Aujourd’hui, maintenant que cette voix n’est devenue que murmure, je comprends que c’est impossible de chercher une reconnaissance dans toutes les pupilles que je croise. Aujourd’hui, je suis fière de mon parcours et j’ai appris à en tirer du positif : j’ai côtoyé mes ténèbres, mes plus profondes angoisses, mais aujourd’hui je sais qui je suis.
J’ai encore beaucoup de travail à faire pour que cette voix disparaisse, mais surtout pour m’aimer et avoir confiance en moi, pour comprendre que peu importe le chiffre indiqué sur la balance, il ne représente pas qui tu es, pour comprendre que la perfection m’a détruite. Mais ce chemin à parcourir ne me fait pas peur car je sais tout ce que j’ai vécu et tout cela est derrière moi.

Aujourd’hui, j’ai trouvé Keys. Aujourd’hui, je vous partage mon parcours car je veux que vous sachiez qu’il y a un après « l’anorexie ». Que c’est un combat ardu avec soi-même, son corps, son esprit, mais qu’il en vaut la peine. Que la nourriture ne doit plus être une peur mais un plaisir. Et qu’on peut tous y arriver, même si cela demande du temps et de l’énergie. Et si le chiffre sur la balance augmente, je persiste à essayer de faire rentrer dans ma tête que ce ne sont que des kilos de vie après une tension et un poids bien trop faible.
Parce que ces kilos vous permettront de faire tellement plus de choses que ce qui vous était permis quand vous ne mangiez pas. Désormais, votre cerveau respire, se concentre, vous pouvez monter des escaliers sans sentir votre corps disparaître sous les marches.

Parce que ces kilos et cette prise de conscience vous permettent de renaître. D’être vous. Rien que vous.

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